Je me répète souvent que je ne suis pas tout seul dans ma tête. Je le dis avec humour, mais je le pense vraiment. Je devrais même dire : « je le sais ». Je l’expérimente quotidiennement dans ma vie et tout particulièrement quand je prends conscience des prédictions et autres scenarii que mon esprit produit, et que je vis intérieurement comme une réalité. Et surtout, des attentes qui naissent de ces tentatives d’anticipation. Jusqu’à ce que la vie et la réalité me rattrape…
En préambule de ce que je m’apprête à te raconter, tu dois prendre conscience que je n’ai, pour ainsi dire, aucun contrôle sur ce qui m’arrive. Dans cette histoire, je suis tel un spectateur dans une salle de théâtre. Attaché à son siège, sans aucune possibilité de mettre fin à ce qui se joue devant moi, ni de quitter la salle. Je suis là et quoi je fasse, le spectacle se joue devant mes yeux. Ma seule échappatoire est de détourner mon attention de la scène. Si j’y arrive…
Le décor est planté ! Tu es maintenant assis(e) à mes côtés, obligé(e) de regarder le résultat des élucubrations de mon esprit.
Au départ, il y a un sentiment. Quelque chose de puissant, volumineux, qui remplit mon espace. Une absence, un désir, une blessure, une frustration. Et pour mon esprit, il y a donc un problème à résoudre et une solution à trouver. Et sans que je ne demande quoi que ce soit, mon mental, dans un élan de bonté altruiste, va chercher à résoudre ce problème.
Je crois que je peux nommer cela de l’anxiété…
Du coup, mon esprit se met à tourner à plein régime pour trouver une solution. Il augmente ma vigilance, capte tout un tas de choses au travers de mes sens et analyse tout. Les situations, les attitudes, les réactions. Un sourire, une grimace, des bras croisés, une main qui m’effleure, une petite gêne, une conversation qui contre toute attente se prolonge…
Toutes ces informations sont ingérées par mon esprit et de cette matière première, il tire ses prédictions. Evidemment, il y a beaucoup de trous dans le récit et de fait, beaucoup d’hypothèses. Quoi qu’il en soit, le résultat est là et les acteurs entrent en scène dans mon petit théâtre intérieur.
Ce qui est fascinant, c’est l’impact de la pièce qui se joue derrière mes yeux. Comme si pour mon esprit, il n’y avait pas vraiment de différence entre de la fiction et la réalité. De fait, la mise en scène entraîne chez moi des réactions et des émotions. Il ne se passe rien et pourtant je ressens tellement de choses. Au travers de ces ressentis, de ces émotions, la fiction prend soudainement corps et bascule un peu dans la réalité. C’est parfois effrayant et très souvent délicieux. Tellement délicieux que bientôt germe l’idée que cette fiction puisse se muer en réalité.
C’est beau ! Si seulement ça pouvait être vrai ! Mon esprit est finalement une jolie petite usine à rêve. Et j’ai de la chance, car je tire de ces rêves une énergie folle.
Malheureusement, il y a aussi un effet secondaire. Ne l’oublie pas, ces rêves sont la réponse de mon esprit pour rétablir un équilibre, résoudre un problème, combler une absence. Ils sont donc un espoir de changer une situation et entraînent avec eux des attentes.
Quand il y a des attentes, il y a obligatoirement du succès ou de la déception. Et avec la déception, la tristesse et la frustration. Evidemment, plus l’espoir est grand, plus les attentes le sont. Et par conséquent, il en va de même pour la déception et les frustrations.
Facile de comprendre que les attentes génèrent de l’exigence, un besoin de performance et au final du stress et de l’inconfort.
J’aimerais pouvoir me libérer de ces attentes, au moins dans certains domaines de ma vie, et m’épargner les montagnes russes émotionnelles. Etant donné que je rêve fort, en cas d’échec, les contreparties sont fortes elles aussi…
Mais je ne peux pas quitter le théâtre. Mon esprit a sa propre volonté et je n’arrive pas à lui faire entendre raison. Et j’ai beau savoir que j’assiste à une représentation, les émotions sont là, les sentiments sont là. J’assiste impuissant à cette comédie dramatique qui se joue en moi.
Il y a aussi un effet pervers à ce système. Une déception, c’est finalement un nouveau problème à résoudre pour mon esprit. Et de fait, mon petit théâtre se remet à jouer de plus belle. L’énergie revient comme par magie. L’espoir et les attentes aussi. Un espoir en chasse un autre dans un cycle infini…
Une fois n’est pas coutume, je finis cet article sans avoir de solution. Là, je dois avouer que le problème me dépasse et à part serrer les dents, je ne sais pas trop quoi faire. Pour le moment, j’accepte les hauts et les bas. J’accepte que quand les choses ne se passent pas comme je l’espérais, ça me fait mal. Ca me fatigue. Et j’ai besoin de m’isoler pour m’en remettre. Accepter d’avoir quotidiennement des moments d’abattement suivis par d’autres de bouillonnement.
Une piste peut-être serait de reconnaître les émotions que tout cela génère. J’ai remarqué que je tente désespérément de les bloquer, parce que je ne les trouve pas légitime. Je tente de les faire disparaître. Je n’accepte pas qu’elles m’affectent alors qu’elles sont issues d’une fiction. Il m’est arrivé de me dire que peut-être il faudrait les laisser faire sans tenter quoi que ce soit. A voir…
Cela pourrait m’éviter de m’en vouloir pour ne pas arriver à « contrôler » mes pensées et éviter ainsi de rajouter une couche de culpabilité à tout ce qui m’arrive.
J’imagine que beaucoup d’autres vivent aussi ce genre de chose. Peut-être ne le voient ils pas comme moi je le perçois…
Et toi, comment fais-tu avec ça ?
